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« Steinfort en Luxembourg ». À propos d'une préposition.

de Frank WILHELM, vice-président des AMVHV, professeur à l'Université du Luxembourg

Mise au point grammaticale et culturelle


C’est en 1862 que Victor Hugo (1802-1885) est entré pour la première fois comme touriste sur le territoire du Grand-Duché de Luxembourg, venant des Ardennes belges et se dirigeant, via Clervaux, Vianden et Echternach, vers la Moselle allemande et surtout le Rhin, but de son voyage.

Ce petit pays, il le connaissait et l’avait évoqué dans certaines de ses œuvres, comme Le Rhin (1842), livre de voyage certes, mais aussi vaste méditation sur l’histoire de l’Europe, où les quatre empereurs allemands de la maison de Luxembourg figurent en bonne place, et sur son avenir. Le Luxembourg apparaît aussi dans Les Burgraves, le sombre drame qui fut inspiré à Hugo par son voyage rhénan de 1840 :

«Abjection ! - L'empire avait de grands piliers,
Hollande, Luxembourg, Clèves, Gueldres, Juliers,
- Croulés ! - Plus de Pologne et plus de Lombardie !» 1)

(Partie II, scène 1)

Victor Hugo aimait l’histoire parce qu’il pensait que, dans la vie de l’homme, rien n’est vraiment éternel, que tout, au contraire, est soumis aux changements, aux dégradations souvent. Tel est le sujet que l’on trouve par exemple dans un de ses drames les plus célèbres : Ruy Blas (1838). Le sort des ancêtres des Luxembourgeois, ballottés entre des dominateurs étrangers, apparaît dans l'apostrophe par laquelle Ruy Blas, le laquais promu Premier ministre à Madrid, rudoie les Grands d'Espagne qui ont laissé péricliter le vaste empire dans lequel le Luxembourg était englobé :

«Tout s'en va. - Nous avons, depuis Philippe Quatre,
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg;
Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg» 2)

(Acte III, scène 2)

Philippe Quatre avait régné de 1621 à 1665, son fils Charles II régnera de 1665 à 1700. Le Portugal se libéra de l’Espagne en 1640, la même année où le Brésil devint colonie portugaise. En 1648, la ville de Brisach sur le Rhin fut rattachée à la France par le traité de Westphalie. En 1678, la France obtint la Franche-Comté par le traité de Nimègue. Le village de Steinfort, qui, malgré la syllabe finale de son nom, n'était point un fort, une forteresse, et que Hugo avait dû rencontrer sur quelque carte géographique, fut occupé en 1681 par les troupes de Louis XIV, qui s'apprêtait à enlever le Duché de Luxembourg aux Espagnols. Dans un premier jet, Hugo avait d’ailleurs écrit, au lieu de « Steinfort » : « Arlon », ville qui fut occupée par la France à la même époque. 3) Peut-être l’auteur dramatique a-t-il préféré un toponyme germanique. Au point de vue poétique, on remarquera que « en Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg » constitue un chiasme, figure de rhétorique formée d'un croisement des termes.

Outre la présence flatteuse d’une petite localité luxembourgeoise à côté de prestigieuses possessions de la Maison d’Espagne – le Portugal, le Brésil -, c’est surtout l’emploi de la préposition « en » que certains Luxembourgeois ont retenu. Chantre de la pureté du français employé par ses compatriotes, Marcel Noppeney (1877-1966) 4) se vantait « de dire et d’écrire, avec Voltaire, Victor Hugo, et le Dictionnaire Larousse du XXe siècle, et afin d’éviter l’équivoque, plutôt ‘en Luxembourg’ que ‘au Luxembourg’ », faisant déclarer ironiquement à son personnage, le baron Piç : « Le père Hugo, malgré ses séjours à Vianden, n’en conserva pas moins quelque maîtrise de la langue française. » Prenant appui sur le fameux « Steinfort en Luxembourg », Noppeney en tire argument pour éviter tout amalgame avec trois autres Luxembourg : le Palais et le jardin du même nom, à Paris, et la Province belge, qui auraient droit à la préposition « au Luxembourg ». Pour le pays indépendant, «Il faudrait au moins l’alourdissant ‘dans le Grand-Duché de Luxembourg’». Et le baron d’ajouter : «‘Dans’ nous loge en Belgique, ce qui, en soi, n’est pas désagréable, mais nous diminue. ‘En’, seul, nous installe chez nous.» 5)

On voit que la préposition employée par Hugo est allègrement détournée par Noppeney, champion de la francophilie et de la francophonie grand-ducales, pour des considérations à caractère politique dont l’enjeu dépasse la simple histoire langagière et concerne la singularité même d’un pays indépendant qui s’inscrit dans un contexte international multilingue où le français est exposé aux contaminations possibles dues à la proximité de l’allemand ou du français périphérique, alors que l’auteur du Complexe d’Ésope reconnaissait comme seule norme canonique le français de Paris. Le même Noppeney revient encore sur le mot de Hugo, dans un article consacré à Batty Weber, en 1930. Ils devaient faire ensemble une promenade qui devait les mener de la capitale vers la Gaichel pour un repas bien arrosé suivi d’un retour en chemin de fer. Mais, suite à un malentendu, chacun fit seul son excursion : «je progressais pédestrement vers les pays belgiques pour rentrer par la ‘malle’ de nuit, Batty Weber regagnait son port d’attache par les voies les plus directes en prenant le train à Steinfort. ‘Steinfort en Luxembourg’, comme dit Victor Hugo pour la rime !» 6) Le même Noppeney, encore, renchérit en faisant dire à Piç : «Colpach-en-Luxembourg» 7).

Peut-être Hugo s'est-il rappelé le vers de son drame quand, le 13 septembre 1871, il fut invité au château de Schengen par les propriétaires Jules Collart (1831-1917), maître de forges à « Steinfort en Luxembourg », et sa femme Louise née de Scherff (1843-1916), que le poète combla en lui offrant un dessin du manoir sur la Moselle. Ces châtelains figurent parmi les personnalités luxembourgeoises qu’il a rencontrées et dont les portraits sont consultables sur les bornes informatiques de la Maison de Victor Hugo à Vianden [www.victor-hugo.lu] réhabilitée à l’occasion de son bicentenaire. On peut y lire aussi l’extrait précité de Ruy Blas, qui figure encore sur un des calicots dans la salle multimédia du musée littéraire de Vianden.

Le nom de Steinfort, à ce que l’on voit, n’a pas seulement l’honneur de retentir régulièrement sur la scène de la Comédie-Française, haut lieu de culture hexagonale, de relier deux régions de notre pays par poète interposé, mais encore d’être associé à une réflexion grammaticale et grand-ducale.


Notes de bas de page

1) V. Hugo, Les Burgraves [1843], Œuvres complètes, Paris, 1967, t. VI, p. 612.
2) V. Hugo, Ruy Blas [1838], Œuvres complètes, Paris, 1967, t. V, p. 724.
3) Voir Tony Bourg, F. Wilhelm, «Victor Hugo et le Grand-Duché de Luxembourg», Le Grand-Duché dans les carnets de Victor Hugo, Luxembourg, [1985], pp. 24-25.
4) Voir F. Wilhelm, «Pour les 125 ans de Marcel Noppeney», Galerie. Revue culturelle et pédagogique, Differdange, 2002, n° 1, pp. 117-131.
5) M. Noppeney, Le Complexe d’Ésope, Luxembourg, 1959, pp. 12, 150-151. En 1902 et 1948, le même auteur avait publié Victor Hugo dans le Grand-Duché de Luxembourg.
6) M. Noppeney, Traits et Portraits. Premier volume de mes Mémoires, Luxembourg, 1958, p. 156.
7) M. Noppeney, Les Considérations du baron Piç. Cynégétiques, gastronomiques, littéraires, judiciaires, esthétiques, morales, Luxembourg, 1955, p. 84.

 

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