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Victor Hugo et Kant

de Frank WILHELM

Remarques dans le cadre de la visite guidée à l’intention des participants du VIe Congrès de la Société d’études kantiennes de langue française réuni à Luxembourg. Texte inédit d'une causerie faite à la Maison de Victor Hugo à Vianden, le 28 septembre 2003.


Victor Hugo n’est guère connu et encore moins respecté comme philosophe, même parmi les littéraires. Il n’empêche que c’est un penseur fascinant, qui ne connaît pas de limites à ses envolées, d’ailleurs en partie facilités, sinon suscitées et amplifiées par son imaginaire et son envergure linguistique.

Sorti des classes de rhétorique des lycées de la Restauration, il a une solide base, enrichie par des lectures précoces, encyclopédiques et un peu désordonnées. Il en a fait un syncrétisme très personnel, un peu à l’image de sa maison baroque et coruscante de Guernesey.

Kant ne fait pas partie de ses philosophes de prédilection, mais occupe tout de même une place singulière.

D’abord, dans la vie personnelle de Hugo, on peut observer bien des événements ou des faits à propos desquels il attend et exige de lui-même et des autres ce que le penseur de Königsberg appelle l’impératif catégorique, universel. Hugo partage encore avec lui la rigueur morale, le sens de l’abnégation, même si les deux hommes que trois quarts de siècle séparent du point de vue de l’âge, appliquent ces principes à des objectifs qui peuvent diverger. Il y a, en effet, une différence fondamentale entre eux : s’ils s’appliquent l’un comme l’autre à la recherche de la vérité dégagée de ses contingences momentanées, Kant se confine dans son cabinet de travail, alors que le romantique français est le prototype de l’écrivain engagé, souvent avec passion, dans les débats sociétaires de son temps.

Un texte, un long poème de 2762 alexandrins, fait intervenir Kant directement. Ce texte, rédigé pendant l’exil, entre 1856 et 1858, s’intitule L’Âne. Il a été publié en 1880, alors que le poète n’écrivait plus beaucoup. C’est un dialogue entre un âne, symbole de stupidité, d’ignorance et d’entêtement, et un philosophe pur et dur, Émmanuel Kant, justement. Ce paradoxe semble un emprunt à la Bible, où l’on trouve l’ânesse de Balaam, douée soudain de parole, laquelle convertit son maître. Hugo ne va pas aussi lien, puisqu’on ne sait si son Kant, auquel il donne la parole, va adopter définitivement le point de vue de son baudet sensé qui exprime sa propre pensée. En substance, l’âne s’attaque à deux types d’usurpateurs que le poète des Châtiments et des Contemplations honnissait : les cuistres, c’est-à-dire les pédagogues de la vieille école, mais aussi les philosophes à système, et d’un autre côté les prêtres, les théologiens qui masquent Dieu. Il leur oppose sa vérité à lui, qui consiste à observer – cet âne est plus rousseauiste que voltairien et Voltaire est d’ailleurs peu flatté dans sa bouche – et à suivre la Nature, l’exubérance du printemps. Le pire, c’est de laisser les hommes exalter le pouvoir des hommes, se mettre en avant comme tout-puissants, comme ayant réponse et explication à tout. Le fin mot – et la publication du livre à cette époque du XIXe siècle –, c’est que le poète vieillissant entendait réagir contre deux dérives : le cléricalisme renaissant et l’athéisme positiviste. Il se retrouvait ainsi, une fois de plus, entre deux chaises : la droite haïssait son Âne et la gauche s’en gaussait : Zola trouvait que Hugo vivait encore au Moyen Âge.

Quelle est la place de Kant dans le poème de Hugo ?

On a d’abord l’impression que cet interlocuteur de la bête-qui-pense-et-qui-parle devrait ranger parmi les ratiocineurs stériles attaqués par le baudet / Hugo. En réalité, c’est plus nuancé. D’abord, le discours de l’âne s’adresse vraiment à Kant, celui-ci est souvent apostrophé, pris à témoin, interrogé. L’animal lui dit même « mon bon Kant » : il n’y a pas d’animosité de sa part. Il lui certifie aussi que Kant n’a jamais commis d’excès de jugement, n’a pas dénigré autrui, la concurrence par exemple. À la fin du poème, le philosophe allemand prend même brièvement la parole pour exposer – en alexandrins très hugoliens, comme un personnage interrogé par les « tables tournantes » quelques années plus tôt – son point de vue. « Lugubre », Kant dit : « la science est encore insalubre ; / L’esprit marche, baissant la tête et parlant bas ; / Et cette surdité de la bête n’est pas / si stupide en effet que d’abord elle ne semble. / […] Les oreilles de l’âne auront raison dans l’ombre ! (« Tristesse du philosophe ») Le philosophe allemand comprend et accepte donc pour le moins la leçon d’humilité intellectuelle que lui donne le plus méprisé des animaux qui nous ressemblent.

Selon le titre d’un des poèmes de la Légende des siècles (1859), Dieu, selon Hugo, est « invisible au philosophe » : seul le mage, le poète inspiré de sa trempe – il en donne de nombreux exemples, comme Isaïe, Homère, Virgile, Dante, Shakespeare, Beethoven, etc. – sont capables de sentir Dieu et de l’exprimer.


Bibliographie

HUGO, Victor, L’Âne, 1880, Œuvres complètes, Paris, Club français du livre, tome X, 1969.

ALBOUY, Pierre, La Création mythologique chez Victor Hugo, Paris, J. Corti, 1968.

MAUREL, Jean, Victor Hugo philosophe, Paris, PUF, 1985.

RENOUVIER, Charles, Victor Hugo le philosophe, Paris, A. Colin, 1900.

 

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